"Uqbaroxy" est un projet collaboratif de Zoe A. Keller, chercheuse en cultures visuelles, et Batia Suter, artiste visuelle. Il prend pour point de départ les archives Eranos, qui comprennent environ 3 000 images archétypales conservées à l’institut Warburg de Londres. Ces images ont été rassemblées entre les années 1920 et 1950 par la spiritualiste et théosophe néerlandaise Olga Fröbe-Kapteyn (1881-1962) à Ascona, au Tessin, où elle vivait près de la communauté du Monte Verità. Fröbe-Kapteyn a constitué ces archives afin de soutenir les recherches sur les archétypes et l’inconscient collectif, notamment celles du psychiatre suisse Carl Gustav Jung. Fröbe-Kapteyn considérait ces images comme des traces visuelles d’une mémoire symbolique et religieuse profonde, récurrente à travers les cultures et les époques.
Dans leur premier projet collaboratif, qui prend la forme d’un essai critique et d’une installation photographique, Keller et Suter remettent en question, réactivent et, ultimement, resignifient ces archives complexes. Si les archives Eranos demeurent profondément fascinantes, elles sont également imprégnées des idéologies violentes de l’universalisme, et même parfois, comme nous le voyons à présent, de la pensée totalitaire. "Uqbaroxy "aborde les tensions qui surgissent lorsque des collections d’images historiques sont réinterprétées à la lumière des pratiques visuelles et théoriques contemporaines. Keller et Suter abordent les archives Eranos comme un espace de réflexion contemporain, et comme un laboratoire de "l’anarchétype", un néologisme qu’elles ont forgé en combinant les concepts d’anarchie et d’archétype.
"Uqbaroxy", le titre du projet, est un autre néologisme. Il fusionne "Uqbar", le pays fictif imaginé par une société secrète dans la nouvelle "Tlön, Uqbar, Orbis Tertius" de Jorge Luis Borges, et une moitié du mot "oxymore", signalant la juxtaposition de concepts opposés. Étrange, mais vaguement familier, ce titre fait allusion aux manières dont le projet ouvre symboliquement un nouvel espace fictif englobant les tensions et les contradictions des archives Eranos et leurs resignifications. Dans le champ conceptuel et visuel d’Uqbaroxy, les figures archétypales d’Eranos n’incarnent plus un inconscient universel, mais apparaissent comme des constellations culturelles instables, voire vulnérables, façonnées par une époque aux proies à de profondes transformations et à des bouleversements économiques, politiques et technologiques.